Un extrait de l'Ombre du Secret...
Maurice dépasse la sortie « Domène ». Dans quelques minutes, il pénétrera en plein cœur de Grenoble. Il a hâte, cette affaire n’a que trop duré. Au bord de l’explosion, il ne se contrôle plus, il faut que toute cette histoire cesse. *** H23, curieux de tout, observe en passant le magasin de plantes où nombre d’espèces exotiques se côtoient. Le parking est bondé. C’est marrant tout de même, les gens viennent acheter une denrée que l’on trouve en si grande quantité dans les forêts alentours : des arbres, des arbustes, des fleurs, drôles de comportement tout de même, typiquement humains. Merde ! Au lieu d’aller tout droit, direction Domène, sur ce foutu pont, il vient de prendre la file de droite, se retrouvant involontairement sur l’autoroute qui mène à… Grenoble. Bordel ! *** Jacques observe sa cible. Ne pas la perdre… rester discret. Il s’engage sur l’autoroute, parfait. En cette heure, aucun risque qu’il ne se défile, ce n’est pas encore l’heure de pointe. Je te tiens par la barbichette… tu me tiens par la barbichette…le premier qui rigole aura une tapette, chante Jacques d’un air guilleret. *** H23 ne comprend pas, il ne sait plus où il est. Il faut qu’il fasse demi-tour, demi-tour ! Sa tête virevolte dans tous les sens, cherchant du regard son salut. Il déboule à toute vitesse sur la voie de gauche de l’autoroute A41, direction Grenoble. Un coup de klaxon perce l’habitacle de sa 206, merde… La voiture l’évite de justesse, le conducteur l’injuriant copieusement à travers la vitre fermée de sa BMW M5 climatisée. L’œil affolé, H23 cherche un panneau, une indication pour retourner à Domène. Il faut faire demi-tour, il freine… *** Merde, son bilan financier, il glisse du tableau de bord. Maurice se penche pour le ramasser tout en maugréant une insulte bien sentie. Il se relève… le con, qu’est-ce qu’il fout à frei… C’est le choc, brutal, avec une 206 bleue. La voiture est éjectée comme un fétu de paille vers la gauche. Une Mondéo frappe de plein fouet la 206 à l’arrière la propulsant dans une série de pirouettes à n’en plus finir. Maurice essaye de garder le contrôle, impossible… *** H23 n’a pas compris. Le choc violent, un camion… Il ne sait plus où il est, où il va. La route danse devant lui un tango infernal… Un second choc à l’arrière, plus dur, sa tête frappe la portière, il a mal, sa vue se voile… il sombre… *** Qu’est-ce qui se passe ? Bordel, qu’a-t-il fait encore cet imbécile, hurle Jacques dans l’habitacle de son break, écrasant la pédale de frein. Le camion, ainsi qu’un 4x4, se sont interposés entre lui et la 206, masquant totalement la vue, mais maintenant, face à tout ce bazar, il sait que le responsable est ce jeune gardien inconscient. Freine… merde freine… Les pneus crissent, pas d’ABS sur son vieux break, nom de Dieu ! *** Son camion se couche. Maurice ne sait plus ce qui se passe. Un bruit de tôle horrible, les éclats de verre, un coup violent sur l’épaule, un autre sur le thorax. Son hurlement est couvert par le métal qui couine sur l’asphalte. Des étincelles jaillissent, illuminant l’habitacle du véhicule. Peu à peu, le camion se stabilise, la cabine dirigée en sens contraire de l’autoroute. C’est là que Maurice, encore groggy, attaché par sa ceinture, voit d’un regard horrifié un 4x4 arriver, trop vite, bien trop vite, droit sur lui. Putain de banquier… Se sera sa dernière pensée. Avec une violence inouïe, malgré une ultime tentative de freinage, le véhicule s’encastre dans la cabine, mélange d’acier et de verre, d’os et de sang aussi. Soudain, des flammes s’élèvent du camion malmené, l’essence du véhicule se répand rapidement sur la chaussée, tout comme son contenu, dont la citerne de fuel est éventrée. Deux autres voitures s’encastrent dans cet amas métallique, formant une sculpture morbide aux contours mal définis. Une explosion, de son souffle meurtrier, parachève le carnage. Des flammes s’épandent sur le goudron, dessinant une arabesque de feu et de fumée noire, ultime touche ajoutée à cette toile de désolation. Bientôt, une longue file processionnaire s’amasse derrière le charnier de tôle et de chair. *** H23 ouvre un œil. L’autre, il ne peut plus. Il a un mal de crâne insoutenable. Il faut pourtant qu’il reste éveillé. Quelque chose est planté dans son ventre, un morceau de métal apparemment. Il y a du sang partout, de la fumée aussi, épaisse, âcre. Quelque chose brûle, mais quoi ? Peu à peu, il reprend pied avec l’espace, il a la tête à l’envers… non, en fait c’est la voiture qui est renversée, juchée sur le toit. Plus loin, un amas informe se consume, dégageant une fumée fournie et opaque. Cela ressemble vaguement à un camion… vaguement. Merde, qu’il a mal à la nuque… Des bruits de sirènes au loin. Des lumières bleues, gyrophares sans doute… Sa vue se brouille, la douleur s’évapore… Il ne faut pas plonger, il doit rester éveillé… La règle, foutue règle : Ne jamais se faire prendre ! De nouveau il sombre… * 4 juin 11h38 du matin * Vincent roule tranquillement sur l’A41 en direction de Chambéry. Le soleil de ce début juin est des plus agréables, à la fois chaud, réconfortant, mais pourtant loin encore des fournaises étouffantes du plein été, la cuvette grenobloise devenant un véritable sauna géant. La fine pluie d’hier soir a redonné des couleurs à une nature généreuse, les fleurs s’affrontent dans un ultime combat de teintes et de senteurs sans cesse renouvelé. L’herbe fraîchement coupée dans les champs voisins apporte son odorante contribution à ce tableau champêtre, Vincent apprécie tout particulièrement. Dommage qu’il soit planté comme un imbécile dans sa bagnole sur cette autoroute. Il aurait préféré et de loin arpenter les rues de Grenoble, d’une douceur de vivre incomparable en cette saison, où un quelconque alpage attenant à la cité des Alpes. Bah, il se rattrapera ce week-end, une bonne randonnée dans le Triève et la semaine éprouvante sera vite oubliée. La vision des monts vierges de constructions, encore sauvages dans leur apparence, lui donne un peu de baume au cœur. Pour le moment, le plan est simple : rejoindre sa nièce, tout en ne trahissant pas sa couverture, et mettre un peu le boxon dans ce nid de vipères, foi du « sanglier ». Le sanglier, ce surnom lui colle parfaitement à la peau. Aussi teigneux, fonceur, fouineur que l’animal dont l’image lui colle à la peau depuis tant d’années. Pour sûr, lorsqu’ils découvriront sa carte de visite à Sybycons, la tension montera d’un cran. C’est exactement ce que souhaite le commissaire, qui sait pertinemment qu’il n’a aucun mandat, même pas l’aval de ses chefs, et qu’il risque gros à s’attaquer à une entreprise qui reçoit le soutien des plus hautes instances territoriales. Mais, avec sa grosse truffe de sanglier, Vincent espère les pousser à la faute, les acculer dans leur dernier retranchement. Devant la pressi… Soudain, il freine… pur réflexe… Merde, quel est ce foutoir ? Vincent, à quelques centaines de mètres de la sortie de Domène, en direction de Chambéry, est obligé de ralentir. Un bouchon s’est formé, un amas compact de voitures qui avancent au pas, feux de détresse allumés. Au loin, sur la chaussée opposée, une épaisse fumée noirâtre s’élève en volutes hélicoïdales. Vincent hésite à sortir son deux tons, histoire de doubler tous ces imbéciles qui ralentissent, non pas poussés par le sentiment louable d’apporter leur aide à leurs prochains, mais plutôt animés par un voyeurisme des plus déplacés, les C.Q.R. Mais finalement, il se ravise, préférant prendre son mal en patience. Il a le temps, inutile d’en rajouter au stress ambiant. Bientôt, arrivé au niveau de l’objet de tant de curiosités malsaines, il découvre un accident aux terribles conséquences. Les secours sont déjà sur les lieux. Trois dépouilles, allongées sur le sol, recouvertes d’un simple linceul blanc, témoignent de la violence du choc. Une 206 bleue, défigurée par l’impact, gît près de la rambarde centrale. Dedans, un homme inconscient est emprisonné dans une toile métallique désordonnée : les restes de sa voiture écrasée. Est-il seulement évanoui ? Mort peut-être… Deux pompiers bataillent pour le désincarcérer de cette prison inhumaine. Quel chantier tout de même. Enfin, libéré de la macabre file d’attente, Vincent peut à nouveau accélérer, s’éloignant d’un triste accident aujourd’hui devenu fait divers. D’un dernier coup d’œil dans son rétroviseur, il observe les deux pompiers dégager le corps du pauvre malheureux. Terrible manière de finir tout de même… [1] C.Q.R : Terme utilisé par la police et les pompiers pour désigner les Cons Qui Regardent. Laisser un commentaire { Page Précédente } { Page 39 à 50 } { Page Suivante } |
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